Il était une fois une souris

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Il était une fois une souris

Message  Remy le Mar 12 Oct - 20:25

Un soir, 23h00. Dehors,les cumulo-nimbus jouent des coudes pour se faire une place au-dessus de Calais, avant de lessiver la cité des six bourgeois d'une pluie battante. Les Abattoirs finissent leur partition musicale, tandis que passe le dernier convoi sncf à destination de Calais-ville.
Descendue pour quelque miction, Marie remonte dans la chambre et me réveille expressément, le visage tendu par une information alarmante : une souris se serait glissée dans notre chaumière, plus précisément au niveau de la cuisine.

J'émerge à regret, endormi et grommelant et, n'écoutant que mon devoir, je descends courageusement dans la cuisine, armé d'une raquette de tennis et d'une rage guerrière.
Hélas, au bout d'un long moment de recherches tenaces, je ne trouve nulle trace de l'intruse dans notre demeure. De guerre lasse, je finis par remonter dans ma chambre et me glisse dans le lit où Marie dort déjà, épuisée par l'émotion.

Le lendemain, nous décidons de poser un piège à l'ennemi, sous forme d'un délicieux souricide de blé mur, acheté chez le droguiste voisin.
Las, nos efforts demeureront vains.

Aussi décidons-nous le surlendemain de recourir aux bonnes vieilles méthodes écologiques, qui ont fait leurs preuves.
Je me rends donc chez la voisine pour lui emprunter un chat. Non pas « son » chat, car elle entretient huit spécimens de cette race de félins, mais un chat.
Complaisamment, elle m'apporte le premier, un superbe tigré à poil ras qui, à ma vue, détale prestement dans l'arrière-cuisine, le poil hérissé, sans demander son reste. Sa maîtresse se confond en excuses et tente d'expliquer cette attitude pour le moins discourtoise par les séquelles d'un traumatisme probablement lacanien, dont les arcanes m'échappent.

Elle repart chercher un deuxième pensionnaire, qui s'avère être cette fois une sorte de chartreux à longs poils, léthargique, nauséeux, dont l'emploi comme ramasse-poussières jetterait aux assedic dans l'heure qui suit au bas mot une dizaine de balayeurs stackanovistes.
Elle amène l'animal chez moi, pelotonné dans ses bras, et le laisse choir résolument sur le carrelage du salon. La bête ouvre un oeil pour éviter de s'écraser à la façon d'une oeuvre de César et, à ma vue, pousse un miaou retentissant, avant de s'enfuir par les escaliers, quatre à quatre, la queue basse, terrifié. Je me pose la question, tout naturellement : serais-je pestiféré ? ou bien la réincarnation d'un pitbull ?

Je retrouve bientôt le charmant invité, réfugié au deuxième étage, derrière les étagères, au milieu des sacs, terré dans un confortable emballage papier de chez Caroll. Quand il voit que je l'ai repéré, son regard prend une teinte noire de terreur et j'ai à peine le temps de le voir prendre la poudre d'escampette et redescendre quatre à quatre l'escalier, en souplesse comme tous ses congénères savent si bien le faire, quitte à se cogner contre la rambarde mal assurée. Je le suis malgré tout et le découvre bientôt l'étage en-dessous, agrippé au velux, les griffes plantées dans le bois, le corps blotti contre la fenêtre, tentant frénétiquement de se frayer un passage par l'ouverture trop étroite.

A cet instant, découragé de tant de mauvaise volonté, convaincu que je ne pourrais rien tirer de cet animal têtu, stupide et déplaisant, je me résigne à le laisser s'échapper, en ouvrant davantage le battant de la fenêtre. Le matou ne demande pas son reste, bondit sur le toit et regagne son logis en quelques empattées.

C'est alors que je m'avise d'un détail insigne : les chats qui transitent par notre jardin, dévalant et escaladant murs et clôtures, imprimant leurs pattes sales sur notre peinture blanche, laissant parfois des déjections nauséabondes au pied des massifs d'hortensias, et que nous chassons à grands renfort d'effets de manche et de noms d'oiseaux, ne sont autres que les chats de la voisine...Je comprends alors fort bien l'attitude au demeurant très impolie de ces bestioles importunes.

Depuis, comme par miracle, la souris n'est pas réapparue. Peut-être effrayée par la venue des chats, ou dévorée par l'un d'eux, ou encore découragée par notre nourriture, voire morte d'indigestion après l'absorption de notre paquet de marshmallows.

Marie est soulagée. Quant aux chats, leur peur s'est vite dissipée. L'autre jour, victime d'une insomnie, j'ai surpris l'un d'entre eux, masse sombre qui se découpait dans le blanc du ciel, le cul posé sur notre velux, aux aguets. Il faisait face à la lune, confortablement installé et passait en revue les jardins et toits alentours, à la recherche d'une proie, une gentille femelle en chaleur, dont la conquête l'obligerait d'ailleurs à se battre contre les autres matous du quartier, tous pathétiques instruments du destin, maigres, dodelinants, moustache frémissante, oreilles dressées et regard libidineux.

Remy

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Re: Il était une fois une souris

Message  victoriaD le Ven 15 Oct - 11:35

J'aime beaucoup votre histoire.
J'ai grandi dans une ferme et nous avions 24 chats, de toutes les sortes: couleurs, fourures, etats physiques...
L'anecdote me renvoit dans mon enfance.
Merci cat
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victoriaD

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Il était une fois...

Message  Guilaine le Mer 20 Oct - 14:27

Moi, j'apprécie votre façon d'écrire. Vous devriez nous en raconter beaucoup des histoires comme celle-là et dans de jolis mots, dans un style soigné, sans faute d'orthographe, tout ce qui rend une lecture agréable...
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Souris : suite

Message  Remy le Jeu 21 Oct - 17:33

Finalement, la souris n'était pas morte ! Hier matin, j'émergeais difficilement, vaguement réveillé par l'antique machinerie esclavagiste posée sur ma table de chevet, quand j'entends Marie crier du fond de la cuisine un mot angoissé qui ne laisse planer aucun doute sur la nature fugitive des instants qui me restent à gésir dans le fond de mon lit douillet. « Une souris !!!! Bertrand, une souris !!! »

Je bondis de ma couche tel un ressort, mû par l'instinct de chasseur qui sommeille en chaque homme, c'est bien connu, et dévale prestement l'escalier jusqu'à la cuisine, où j'aperçois effectivement un animalcule grisâtre, effaré par tant de sollicitude, qui cherche désespérément à s'enfuir du bout de la cuisine, où Marie tente de le circonvenir. Je me saisis du premier objet contondant qui me tombe sous la main, en l'occurrence une chaussure de type bateau et, gorgé de la plus grande présomption, entreprend de transformer l'intruse en papier à cigarette. Las ! la vivacité du rongeur lui permet de s'échapper à la vitesse de l'éclair, disparaissant mystérieusement, au grand dam de nos deux âmes brisées par cet échec retentissant.
Le poignet foulé, la tatane en lambeaux, le bilan est maigre.

C'est alors que nous prenons une décision qui, sans inverser le sens de rotation de la planète Terre, nous ouvrira certainement les perspectives les plus engageantes pour cette journée qui a mal débuté : ce soir, nous déposerons en divers lieux de transit animalier ce fameux sourricide Machin, tellement vanté sur notre écran plat par cette jeune femme blonde à forte poitrine, vous savez...
C'est ce que nous exécutons le jour même, avant le coucher, dans le plus grand secret et sans aucun respect de la vie animale, il faut bien l'avouer. Mais l'intérêt supérieur de la nation est en jeu.

Le lendemain matin, quand je m'éveille, avant l'heure programmée pour le lever habituel, et probablement mû par un taux de testostérone élevé, consécutif à une nuit chaste, je descends précautionneusement l'escalier et cherche à tâtons le commutateur. La fée électricité inonde rapidement la cuisine, enfin le temps que le néon se réveille, et jette à mes yeux chassieux une vision hallucinante qui ne tarde pas à gagner mon cerveau : notre ennemi juré ose me défier, à un mètre de moi, sans même juger bon de prendre ses jambes à son cou, terrorisé. Indigné de tant d'insolence – je suis quand-même chez moi – je me penche vers l'ectoplasme, assez pour le voir remuer faiblement les mâchoires, à la façon d'un vieux qui serait en train de ronger ses dents. Manifestement, la digestion s'avère difficile. D'ailleurs, il faut bien le reconnaître, l'animal ne bouge plus, ce qui aurait tendance à diminuer mes mérites, si d'aventure j'envisageais de livrer un combat victorieux.

Quand enfin je réalise que la plus grande – une des plus grandes – victoires de mon existence est à ma portée, j'empoigne de nouveau ce qu'il reste de la chaussure bateau et achève l'agonie de cette pauvre bête, qui ne demandait pas grand chose, sinon que de déposer ses sales pattes pleines de microbes sur mes tartines de pain bio.

Alertée par la fureur de ce combat homérique, Marie descend bientôt et découvre le cadavre fumant de la souris gisant à mes pieds, à jamais vaincue par l'union de la ruse et de la force, ainsi qu'il sied à notre espèce humaine.

Il ne me reste plus dès lors qu'à transporter la dépouille mortelle du rongeur jusqu'à la poubelle, et de l'y glisser, avant de recevoir les hommages effusifs de ma douce moitié, à jamais débarrassée de son ennemi le plus implacable.
Cette fois-ci, la journée commence bien. Pour nous... Very Happy

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Re: Il était une fois une souris

Message  Admin le Sam 23 Oct - 23:56

Tatane ou piège à souri ...re? La réponse ...
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Re: Il était une fois une souris

Message  Remy le Dim 24 Oct - 20:45

Astucieux...
Ce soir, je viens de découvrir un deuxième cadavre, sauf cas de résurrection, qui serait aussitôt suivie d'une deuxième mort.
Pourvu que ce ne soit pas un village de souris qui ait déménagé ! Shocked

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La famille de souris

Message  Guilaine le Mar 2 Nov - 23:11

Quelle histoire effroyable ! J'en suis toute retournée. A tel point que j'oublie de profiter de ta jolie prose, car je suis devenue, au fil des mots, plus sensible au contenu afin de connaître la fin de cette terrible histoire de souris et de souricide/sourricide.
Au fait, pourquoi mettre deux r à sourricide, mon dictionnaire ne me donne pas de réponse.
Mais puisqu'on écrit souriceau, souricière, on devrait aussi écrire souricide, non ??

Il est vrai que l'on écrit un homme et un homicide. Ah ! le français.
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Re: Il était une fois une souris

Message  Remy le Mer 3 Nov - 11:49

Bonjour Ghyslaine,

en fait, je n'ai pas trouvé le mot souricide sur le petit Larousse. Je me suis donc rabattu sur l'orthographe employée par l'industriel.
Las ! Je constate à l'instant que j'ai écrit sourricide alors que, sur l'emballage, il est question de souricide, avec un seul r. Une faute d'inattention. Désolé.. Embarassed

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souricide/sourricide

Message  Guilaine le Jeu 4 Nov - 19:11

Merci pour cette mise au point. Je pense qu'un seul r est en effet plus logique. Quoique ...

Pour poursuivre notre réflexion orthographique, examinons les mots en "cide" :

Homicide...!, parricide...!, qui dit mieux ?? et pourquoi ??

P.S. J'ai apprécié le Smiley rougissant et tout penaud, mais ce n'est pas si grave, surtout en constatant ci-dessus les incohérences possibles de la langue française. On peut comprendre le manque d'enthousiasme de la jeunesse actuelle pour approfondir notre orthographe... mais ceci est un autre débat.

A quand la prochaine histoire de souris ?
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le livre a lire!!!!

Message  victoriaD le Mar 9 Nov - 12:45

Remy euh.. Bertrand.. zut il va falloir que tu me dise...

Apres avoir passe un bon/mauvais moment (je suis comme Ghislaine, pov' souris...) j'ai un livre a te recommander, it is a must!
"The amazing Maurice and his educated rodents" by Terry Pratchett.
Terry Pratchett est un ecrivain qui a beaucoup d'esprit qui peut-etre tres caustique.
Ce livre est pour toi car comme tu dis, les souris ont-elles envahis la ville.... Twisted Evil

si tu ne peux pas le trouver je suis prete a te l'envoyer.
vic
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Re: Il était une fois une souris

Message  victoriaD le Mar 9 Nov - 12:48

et bien sure j'attends le prochain chapitre...
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